Prix Sylvie-Brien - 1er prix

Premier jour

de Chantal Fortier


 

« Rien ne se passe comme prévu, c'est la seule chose que nous apprend le futur en devenant du passé. »
Daniel Pennac, Chagrin d’école

 

Note au lecteur: Les notes de bas de page de ce texte ont été écrites pour assurer la pérennité de la mémoire et préciser la mise en contexte d’une époque.


La cour d’école est tellement grande qu’il lui paraît possible de s’y perdre. Tous les prénoms auxquels tu songes s’y retrouvent. Mais il y a aussi Laura, Colin, Mégane, Aïcha, Édouard. Les tout-petits courent près de l’érable; les grands se languissent dans leur quartier général, et narguent quiconque voudrait y entrer. Toi, tu es au milieu des jeux. Tu n’en es peut-être jamais sortie. 


***


Chaque matin, même scénario, la cloche sonne, l’espace se vide et les classes reprennent. Tu t’assois à un pupitre près de la fenêtre, ton regard flotte entre ciel et bitume. Peut-être que Dieu t’a choisie et, qu’entre les nuages, Il provoquera l’apparition d’une Vierge sainte et phosphorescente? Cette quête surnaturelle te brûle les yeux. Tu décides de retarder le moment où tu deviendras une grande personne que tes parents espèrent. Pour l’instant, à six ans, tu joues et fredonnes des chansonnettes, investis ta confiance dans l’infini. Et l’infini, c’est la joie qui ponctue ton existence. Dehors, le jour s’écoule sans toi, dans l’autonomie du monde. Et même si le soleil te caresse la joue, il saura t’attendre jusqu’à samedi au moins. 


On te demande d’inventer, tu inventes; de décrire l’avenir, tu l’expliques. De ta plus belle voix, tu dis que le futur sera fait de plastique, fabriqué de tout et de rien, bien usiné aux couleurs du prisme. Le professeur se réjouit de ton inventivité et ton cœur applaudit. Tu te sens aimée. Tu ajoutes avec ce qu’il faut de clairvoyance et de juvénile audace que tout cela se paiera avec des cartes également synthétiques : rouges, bleues, jaunes, orange. Un sifflement se fait entendre. Ça y est, tu peux rentrer chez toi pour dîner, ton travail est fait, agrémenté d’une étoile et d’un ange, collés dans la marge. 


À la récré, tu t’égayes sous l’ombre des peupliers, mais tu préfères la singularité des jours de pluie. Ces journées-là, dans l’atrium, s'amalgame l'odeur humide des averses au caoutchouc des bottes. Tout le monde se chahute et se dispute un ballon indomptable sur le terrazzo mouillé. Par une ouverture, clac!, s’ouvre le magasin d’effets scolaires. Sr Aline te vend des cahiers Canada, des crayons de plombs HB, une gomme à effacer bleue et rose à l’odeur contrefaite. Tu boucles ton sac d’école, heureuse d’une vie rangée et propre. Petite fille modèle, tu es livrée à ta première prose. La religieuse qui connaît ton histoire acquiesce à ta foi, ta foi en l’école. Tu appartiens à ce microcosme, rempli de possibilités et de lendemains et, confiante, tu vas en paix. 


Quand vient septembre, tu portes des jupes plissées, des cols Claudine. Tu joues à la marelle avec des souliers bordeaux achetés rue Saint-Hubert. Tout simplement au nom de l’espoir et du bonheur que ta mère vit par procuration, elle t’épargne la vérité sur les sacrifices obligés de ces achats. Tu lances un caillou sur le 9, tu attrapes le 7. Aux jeux du hasard et d’adresse, la chance te sourit; tu sautes à pieds joints dedans. Dehors, tes cheveux sentent le vent d’automne et le pensionnat des sœurs embaume la soupe au chou.

 
Des berlingots de lait sont distribués quotidiennement à ton école. Même si la boisson tiède a le goût du plâtre, on prend soin de toi et ça te réconforte. Des moustaches blanches barbouillent le visage des camarades et l’enchantement débridé devient contagieux. Tu ne sais pas qu’au début du XXe siècle, à Montréal, mourraient beaucoup trop d’enfants. 


Frissons de gencives! Le glissement de la craie sur le tableau noir te fait grincer des dents. Les vendredis, tu gagnes au combat des chiffres et l’alphabet raconte l’histoire de Léo et Léa. L’Ô Canada se chante debout avec de candides trémolos dans la voix; tu es apeurée par la loi des « démesures de guerre ». 
 

Ta maman garde précieusement tes cartes de natation du bain Morgan et tes carnets de vaccination. Mais toi, ce sont les médailles de mérite que tu préfères; elles te distinguent. Tu entretiens une correspondance ingénue avec une amie étrangère qui évoque des conquêtes, des ruines et des châteaux en Écosse. Mais six malheureux jours de conflit armé suffisent pour empêcher des enfants d’Israël de correspondre en français avec toi. 
 

***


Dans un petit cahier de papier cartonné vert menthe, tu dessines au feutre des instruments de musique. Tu t’appliques, langue entre les dents, à en tracer les contours courbes; c’est que tu adores ta professeure de danse, Louise (1). Elle a dix-huit ans, et toi, huit. Avec ses cheveux noirs, lisses et longs jusqu’aux fesses, elle avance, bienveillante, avec un visage diaphane de grande sœur. Petit rat d’opéra de Longue-Pointe, dès tes premiers apprentissages corporels, tu réapprends à marcher, cette fois vers ton âge de raison : pas de chats, pas chassés, croisés, réinventés. La musique retentit souveraine, cacophonique, électrique, et tu l’aimes. Le dimanche, tu sèches la grand-messe et le jeudi soir, tu ne manquerais pour rien au monde les chorégraphies d’une Messe pour un temps présent. (2) Après Béjart, The Who (3). Dans ton « Lac des signes », tu sacres sans compromis ton roi, Tommy (4), devenu sourd, muet et aveugle. Chanter See me, feel me (5) te donne envie de sauver le monde. 


Certains soirs de pluie, à la sortie des cours de ballet jazz, le ciel d’automne brille dans des flaques d’eau avec des reflets qui rappellent des reproductions de Manhattan. Tu ressens la notion de milieu, de charnière et d’intervalle, mais tu ne pourrais l’expliquer. Du mitan de tes onze ans, tu continues d’y grandir, protégée. Le changement s’opère à l’intérieur de ton corps et autour de toi. En pleine guerre froide, pendant que le monde craint de griller par le nucléaire, deux hommes marchent sur la lune, et toi, tu déambules pieds nus dans la ruelle parce qu’Abbey Road (6) te fait rêver. Le carreau du magasin de la salle paroissiale se referme, clac!, et  le souvenir de Sr Aline, avec ses cahiers Canada, ses images saintes et ses crayons HB, se dissout. 


Tes sœurs lisent Steinbeck (7), Le singe nu (8) et Le choc du futur (9), pour toi, c’est un genre d’école à la maison. Marie, ta mère, rêve d’Habitat ’67 et l’Expo lui ouvre les frontières du monde.  Elle commence à fumer, finit par divorcer. 


La vie met ton innocence à l’épreuve; tu indexes tes livres de la Bibliothèque Rose (10) pour des raisons de conspiration. 


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Si Les Petites filles modèles (11) a comblé ton enfance, maintenant, Du côté des petites filles (12) l’investigue; tu changes de camp littéraire en dénonçant vertement les œuvres de la Comtesse. Marie se décide à chercher du boulot, en finit avec l’adage de faire contre mauvaise fortune bon cœur. En gagnant son autonomie, elle épargne la tienne. L’anglais, langue seconde, est la première parlée à son travail. Secrètement, tu souhaites que ta mère reste à la maison pour toi qui ne sais pas encore quoi faire dans la vie et au cégep. Pour la suite des choses, tu t’en remets à Simone (13) en cultivant des fantasmes d’apostasie et de désertion, mais tu es sans le sou pour assurer ta subsistance et réaliser tes rêves universitaires. 


Entre le cégep et l’université, période hybride de joie et d’anxiété, les nécessités pécuniaires gagneront sur tout. Tu pars de chez toi, travailles à la Place Ville-Marie. Tu portes des jupes comme une gitane et chantes à tue-tête dans le fond des autobus; par ta simple naissance, tu crois que le monde se renouvelle. La perspective de rejoindre ta sœur aînée en France ou celle de vivre sur la Côte-Nord pour élever des moutons te plaît, mais tes allergies et ton attachement familial mettent fin aux grands projets d’exil.


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Un jour, devant une exposition du World Press Photo, entre l’image de La petite fille au napalm (14) et la publicité de La petite fille de Coppertone (15), tu demandes ce que fait l’humanité pour ses enfants. Tu penses à une petite photo usée, rognée aux coins, enfouie dans ton portefeuille. Ta fille, à l’âge de l’innocence.


***


La vie est tellement vaste et ramifiée qu’il est facile de s’y perdre, comme un gamin de cinq ans à son premier jour d’école. Tes réminiscences se lisent comme un palindrome d’époques, du passé au présent, du présent au passé. Tu ressens à nouveau cette notion tenace de milieu, de charnière et d’intervalle, mais, cette fois-ci, tu ne saurais en expliquer l’étau. 


Dans cette aire à ciel ouvert, tous les prénoms auxquels tu songes s’y retrouvent: Manon, Luc, Lise, Francine, Michel, et, ce qu’ils sont devenus, tu t’en inquiètes. Devant toi, Laura, Colin, Mégane, Aïcha et Édouard leur succèdent. Aïcha, en arabe, signifie « vivante ». Dans un avenir prochain, chacun d’eux deviendra l’adulte qu’ils ignorent encore. 


Dans leur regard brillent des constellations d’étoiles; tu voudrais libérer dans la marge de leur bonheur, des hordes précieuses d’animaux sauvages. Une petite main est blottie dans la tienne, mais c’est ton cœur qu’elle tient serré. Tes silences remuent l’enfant et ses paroles enfantines te bouleversent. Ton sang frileux coule dans ses veines et parfois ses larmes composent tes tourments. Ses immenses yeux inquiets englobent tout l’univers. Son émoi se dissimule quelque part où tu ne peux aller, malgré ton amour pour lui. Il aspire son souffle, toi, tu retiens le tien. L’enfant ne sait pas que le vent d’automne parfume ses cheveux. De l’autre main, il tient son baluchon contenant une soupe au chou. Il te demande comment se dessine « l’invisiblennemi ». Tu ne sais pas quoi lui offrir d’autre que le plissement narquois de tes paupières. Le carillon sonne. Les récréations sous les peupliers sont révolues. Pour ton petit-fils, tout commence. 

© Tous droits réservés Chantal Fortier

Notes de bas de page :

1  Louise Lapierre : danseuse, professeure de danse et  chorégraphe québécoise. 

2  Composée par Pierre Henry et Michel Colombier, commandée par Maurice Béjart, Festival d’Avignon de 1967. 

3  Groupe rock britannique

4  Opéra-rock de The Who, 1969

5  Chanson thème de Tommy

6  Album de The Beatles, 1969

7  John Ernst Steinbeck. Écrivain américain, 1902-1968.

8  Essai de Desmond Morris, zoologiste et écrivain britannique, paru en 1967 

9  Œuvre du sociologue et futurologue américain Alvin Toffler, publiée en 1970

10  Collection française de livres pour la jeunesse aux éditions Hachette

11  Comtesse De Ségur, Les petites filles modèles

12  Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, essai sociologique et féministe

13  Simone de Beauvoir

14  Kim Phuc : petite fille vietnamienne brûlée au napalm lors d’une attaque survenue le 8 juin 1972, durant la guerre du Viet Nam. Photographe : Nick Ut, vietnamien et américain.

15  Publicité de crème solaire montrant le dessin d’une enfant qu’un chien dénude de sa culotte. Coppertone est une marque américaine.