Prix Sylvie-Brien - 2e prix

Le dernier droit

 

de Frédéric Lapierre

Pour Susan Marmott. À nouveau.
 

     - Lionel…


Tout est une question de regard. Celui d’Hélène était exceptionnel dans un domaine en particulier : Elle repérait les oiseaux en un temps record. Lionel en était venu à croire qu’elle possédait un senseur à colibris, qui s’activait dès qu’il en approchait un de la cour. À chaque visite de colibris, de geais bleus ou d’autres merveilles ailées, Hélène s’immobilisait comme un chat repérant une proie. Elle ne laissait échapper qu’un mot :


     - Lionel…


Il s’approchait alors doucement, en sachant qu’un spectacle gratuit formidable l’attendait. Voilà, c’est ça : Hélène était une trouveuse de spectacles gratuits formidables. Elle l’avait été toute leur vie durant. Cela lui manquait beaucoup.

***

Lionel Loiselle, 94 ans, était encore bien droit. Il en était fier. Il avait rapetissé de quelques millimètres avec les années, avait remarqué un certain ralentissement général de sa personne à partir de 75 ans…


     - 76.


Vraiment?


     - Oui.

Bon… À partir de 76 ans. Avec le temps, on avait dû lui installer de nouveaux genoux, le circoncire tardivement, il avait appris à vivre avec le diabète… mais de toute sa vie, il n’avait jamais connu le malheur. Rien que sa bonne nature, ou son époque, ne puisse l’aider à surmonter.


Lionel était encore très flexible. Il en était fier. Tenez : Pourquoi pensez-vous qu’il rangeait en bas de l’armoire l’équipement qu’il enfilait presque tous les jours?


     - Sinon, je le mettrais où? La penderie ‘est pleine!


C’est ça, bien entendu, il n’y a aucun autre endroit où il aurait pu y accéder plus facilement. Il ne le rangeait sûrement pas là pour épater les rares visiteurs qui venaient parfois, l’air de rien, s’assurer qu’il pouvait encore vivre seul. Comme si, de le voir se pencher jusque-là allait indiquer quoi que ce soit…


     - J’en connais des pas mal plus jeunes qui peuvent pas se pencher autant!


Dans vos fameuses compétitions de penchage, les samedis après-midi?


     - Vas-y, moque-toi, mais je te prends au défi quand tu veux!


Je vais y penser… Bref, depuis deux ans, Lionel avait pris l’habitude de ressortir cet équipement qui lui allait encore – oh! surprise – après tout ce temps. Il l’avait trouvé par hasard, dans une boîte au sous-sol, en cherchant un album-photo. C’est d’abord le masque qu’il avait vu en ouvrant le carton. Juste en-dessous, les gants et les jambières. Déjà, cela valait plus de souvenirs que n’importe quel album-photo. 


Cela le ramenait au temps de ses dix-neuf ans, quand Hélène s’était présentée à lui pour la première fois. C’était à la fin d’un match… encore perdu. Accompagnée de son père, Hélène s’était avancée vers Lionel à la sortie du vestiaire. Avant même d’avoir ouvert la bouche, elle lui tendit des jambières neuves. À 14 ans, elle était étonnante d’assurance.

  
     - J’ai jamais su d’où a’ tenait ça, mais c’en était presque épeurant!


Elle lui dit :


     - Je m’appelle Hélène Villeneuve. Mon père et moi, on vous regarde aller depuis une couple de matchs pis on pense qu’avec des nouvelles jambières, vous retrouveriez peut-être un peu de votre luck de l’année passée. C’est moi qui ai pensé à ça. Vous avez rien à perdre à essayer. Au pire, ça vous fait des nouvelles jambes. Au mieux, ben… vous me remercierez un jour!


La remercier un jour… En sortant les jambières de la boîte la première fois, c’est tout cela qui était revenu à Lionel. Il avait souri en voyant les pièces de son équipement, mélange d’ancien et de nouveau qui allait marquer toute sa vie. En tout cas, qui avait déjà marqué ses dix-neuf ans parce que oui, avec les jambières, était revenu le temps des victoires pour son équipe!

***

À 94 ans, Lionel n’avait jamais connu le malheur. Il faut dire qu’il se rendait souvent compte de sa chance. Prenez Madame Gascon, à la piscine. 


     - Aiye, elle c’est pas drôle. Ça se peut quasiment pas. Chaque semaine, a’ l’a un nouveau boutte qui la fait souffrir!


À 72 ans, Madame Gascon avait toujours mal quelque part. Depuis assez longtemps, d’ailleurs, pour que Lionel ait remarqué un cycle dans ses douleurs.


     - En général : le dos à l’automne; les migraines en hiver; les mollets, les fesses, le cou au printemps; les coudes (les coudes ?!!) et les genoux en été. Pis quand ‘a rien qui fait mal, ‘a demande si on trouve qu’elle a enflé de la face! Je sais pas si elle a appris son affaire par cœur mais c’est pareil à chaque année. ‘A se trompe jamais. La seule chose qui change, c’est l’intensité de la douleur. Un peu plus douloureux à chaque année, je dirais. Pis c’est don’ important que le monde le sache! C’est pas mêlant, j’étais content quand ‘a eu une extinction de voix, l’année passée… Moi j’ai pour mon dire qu’a’ piscine, ça devrait être comme din’ église : Pas le droit de parler!


Lionel n’avait pas compris que c’était la méthode trouvée par Madame Gascon pour attirer l’attention en général. La sienne en particulier. Il était encore bel homme. Et elle, jeune veuve de 72 ans…


     - En tout cas, si c’est ça, ça marche pas! À chaque fois qu’a’ se plaint, j’me dis : Aiye, j’ai pas hâte d’avoir son âge pour souffrir de même!


Lionel n’avait jamais connu le malheur. Ce qui ne veut pas dire que la vie avait été une suite ininterrompue de cadeaux. Comme souvent, tout est une question de regard. Très tôt, il avait compris que les humains ne sont ni imperméables, ni permanents. À quatre ans, le chien de sa grand-mère, berger allemand qui laissait les chats dormir avec lui dans la cour, était décédé. Quatre-vingt-dix ans plus tard, la douleur de cette perte lui revenait souvent. À l’époque, son père lui avait dit : « Nous sommes tous uniques, Lionel, mais personne n’est spécial. C’est l’injustice pour tous, ici. En cela, nous sommes tous égaux. Alors, assure-toi que chaque jour goûte ce que tu aimes le plus goûter. » 


Lionel s’était rappelé ces paroles quand sa mère avait développé la maladie de Lou Gehrig. « Tous égaux dans l’injustice. » Cela n’enlevait pas la peine. Ça aidait seulement à continuer.


Pour Lionel, la vie avait été une constante source de découvertes. Ah bon? C’est ainsi qu’on construit une galerie? Comment? La planète des singes est adapté d’un roman français? Quoi? Pluton n’est plus une planète?!! Vraiment? Une fillette peut s’intéresser au hockey?


Louise avait cinq ans quand elle demanda à Lionel de lui montrer comment jouer au hockey. Avait-il été un bon père? Qui pourrait le dire? Cela dit, Louise avait dû lui en vouloir beaucoup à l’époque car il ne la laissa jamais gagner par gentillesse. Cependant, le jour où elle marqua son premier but, les deux figèrent en même temps… avant de crier en chœur de joie, comprenant ce qui venait d’arriver. Elle se précipita dans les bras de son père. Il n’oublia jamais la force de son étreinte… ni le cri strident de Louise dans ses oreilles!


En enfilant la culotte de gardien de but ce jour-là, Lionel essaya de se souvenir combien de fois Hélène avait insisté pour qu’il se couvre en sortant, les jours de pluie. L’avait-il jamais écouté? Il aimait sortir sous la pluie, même sans raison. Surtout sans raison. Il se sentait alors… vivant, il n’aurait pu l’expliquer autrement. Il pouvait même en oublier le probable regard suspicieux des voisins par la fenêtre, et danser, danser, danser… Quand il rentrait finalement, mouillé à souhait, il secouait frénétiquement la tête comme le font les chiens. À chaque fois, en le voyant, Hélène s’efforçait de ne pas rire. À chaque fois, elle disait, d’un ton bien trop mécontent pour être crédible : « Viens pas goutter dans’ cuisine, Lionel Loiselle. Pas dans le salon non plus. Reste là pis sèche! » Sur le tapis à côté de la porte, bon joueur, faisant comme s’il n’avait pas remarqué les yeux rieurs de sa femme, Lionel attendait patiemment d’être invité à entrer chez lui. Souvent, il sifflait un air qu’elle aimait. Elle n’en laissait rien paraître, mais chaque fois, cela la faisait ronronner.

***

Hélène avait un front de bœuf, comme on dit. Le jour du 24e anniversaire de Lionel (elle en avait eu 19 le mois d’avant), elle s’était présentée chez lui, chez ses parents, et s’était plantée dans l’entrée, en silence, l’air grave.


     - Je lui ai demandé c’qu’y’avait. ‘A m’a fait signe d’attendre une minute, sans me regarder. J’ai pensé que mon cœur allait fendre tellement ça avait l’air… J’ai pensé : Quelqu’un est mort! Quand elle a fini par ouvrir la bouche… il a fallu attendre encore.

Les parents de Lionel avaient commencé à s’inquiéter à leur tour. Ils n’avaient jamais vu Hélène dans un tel état. Finalement, elle avait fait oui de la tête, comme si elle répondait en silence à quelqu’un, puis avait levé les yeux pour les planter dans ceux de Lionel. Elle dit : « Lionel, veux-tu m’épouser? » L’instant d’après, elle trouvait le regard de son père et mitraillait : « Oh, Monsieur, je sais que ça se fait pas, mais j’y ai longtemps pensé pis j’ai jamais rien trouvé de mieux pis je sais que j’trouverai jamais mieux que vot’ Lionel. Pis sans vouloir avoir l’air… franchement, je pense pas qu’y trouvera mieux que moi. Même si y faisait toutes les Cantons-de-l’Est deux fois aller-retour… » Les parents de Lionel s’étaient regardés en éclatant de rire. Sa mère dit : « Tu t’es fait avoir, mon gars! »


     - Après, mon père m’a dit de m’expliquer, en pointant Hélène. Je devais être rouge tomate. Je lui ai dit que j’avais pas été assez vite. Que moi aussi, je voulais la demander mais que j’attendais l’année d’après, pour ses vingt ans. 


Hélène s’était écriée, en lui sautant dans les bras : « Attendre?! Qui cé qui veut attendre?! Qui cé qui a le temps d’attendre?! »


Il n’oublia jamais le regard triomphant d’Hélène, ni la fierté de ses parents.

***

Lionel avait pris l’habitude, quand il devait sortir, d’enfiler l’équipement de gardien. Il avait commencé, en fait, après s’être « déboité » un doigt en glissant le bord d’une couverture dans la fente du sofa.


     - On mettait toujours une couverte, Hélène pis moi, depuis que Louise avait vomi sur le sofa à 5 ans. Ç’a p’us eu de raison d’être quand ‘est devenue adulte pis qu’a’ quitté la maison… mais j’ai toujours continué. Comme si ‘fallait garder le sofa propre. Je suis devenu le spécialiste de la couverte dans’ craque! J’ai dû la replacer des milliers de fois à’ même place, de la même façon. Mais ce jour-là…


Ce jour-là, il y a deux ans, il avait poussé la couverture dans la fente. Comme d’habitude. Il n’y eût aucun bruit. Aucune douleur. Seulement, quand il avait retiré sa main… 


     - Quand je l’ai sortie, mon doigt du milieu pendait, la tête en bas, au milieu des autres ben drettes. Je le regardais sans comprendre. J’ai essayé de le convaincre de bouger… pas de réaction! C’est comme si y faisait p’us partie de la même famille que les autres!


Le docteur lui dit que ça arrivait à plus de gens qu’on pouvait l’imaginer. À son âge, en plus, il fallait s’attendre à ce que l’usure commence à se manifester. Même qu’il avait de la chance que seul un tendon ait cédé : Ça aurait pu être un os!


     - Fait que, même si c’est du trouble, même si c’est long, j’ai l’âge que j’ai pis astheure, je mets mon équipement. J’aimerais juste que ce soit encore pour jouer au hockey…

***

Lionel rougissait juste d’y penser… Combien de fois Hélène avait-elle demandé à Louise d’aller jouer un peu toute seule? Déjà toute petite… À quatre ans, Louise n’avait pas besoin qu’on s’occupe toujours d’elle mais elle aimait voir ses parents. Les avoir à portée de vue. Elle n’appréciait pas de se faire fermer une porte au nez. Alors la première fois qu’Hélène avait dit : « Tu sais que maman et papa s’aiment, hein Louise? Ben l’amour, faut s’en occuper. Faut faire l’amour. T’aimerais pas avoir un p’tit frère ou une p’tite sœur? Pour ça, faut que maman pis papa se mettent au travail. Va jouer. » Une autre fois, elle avait expliqué : « T’sais Louise, des fois, t’as vraiment envie de faire pipi. Faut que tu y ailles sinon tu vas exploser. Ben c’est ça, faut que maman aille dans’ chambre avec papa là… Ça sera pas long. » Sans oublier cette fois épique, quand la petite était un peu plus grande : « Louise, si je saute pas tu-suite su’ ton père, je sais pas c’qui va s’passer. Mets-toi un record pis chante fort! » 

     - Chaque fois, la porte se refermait sur nous. J’me sentais… Je trouvais ça épouvantable pour la petite mais j’étais tellement fier, tellement bien! C’était pour moi, pour nous. C’était précieux. Pis c’est pas qu’on faisait sauter la banque à chaque fois! En fait, ç’a même été long avant qu’on comprenne tous ‘é deux comment ça marchait. 
 

Heureusement, Hélène était d’une patience infinie à ce chapitre. Elle disait à Lionel : « On va finir par trouver, crains pas. » 


     - A’ pouvait dire, pour m’encourager : « 0-0… mais belle partie! » Les fois où ça marchait moins bien : « Ceci est un match nul. » Pis on éclatait de rire. Mais ma préférée, quand mon visage pouvait pas mentir, quand les orteils me crochissaient pendant que je manquais m’étouffer avec ma langue, c’était : « Et c’est le but! Bienvenue, monsieur. » Fait que la première fois où j’ai su hors de tout doute, où j’ai clairement vu dans sa face, qu’on avait réussi, j’ai pas pu résister. Je lui ai dit: « Bienvenue, madame! » A’ m’a regardé en essayant de reprendre son souffle pis a’ m’a embrassé. 


Ce baiser-là, Lionel ne l’oublia jamais.


La petite Louise avait-elle été traumatisée par tout ça? Qui pourrait le dire avec certitude? Quoique no1… Quelques printemps plus tard, Louise lisait tranquillement dans le salon quand on entendit deux chats qui hurlaient en s’accouplant dans une ruelle non loin de là. Sans lever les yeux du livre, elle dit : « Ça va finir en match nul, cette partie-là. » Quoique no2… Adulte, elle avait pris l’habitude d’entrer sans cogner chez ses parents. Sans cogner mais en criant : « Bonjour les lapins, c’est moi, habillez-vous! »


Tout cela aussi revenait à Lionel quand il enfilait son équipement : les regards décontenancés de Louise, ses commentaires qui n’avaient l’air de rien, la belle folie d’Hélène… Tout cela manquait à Lionel depuis qu’elle était partie, dix ans plus tôt, dans son sommeil. La tendresse, la pudeur qu’elle n’avait jamais eue, la soif de découvertes qui les avait toujours gardés proches. Avec le temps, leurs acrobaties du début avaient fait place à de longues séances de caresses, dont l’objectif n’était même pas toujours de jouir. Le nirvana, ils y touchaient chaque fois que leur peau se rencontraient dans la nuit. Chaque fois que l’un, ou l’autre, ou les deux, roucoulait sans s’en rendre compte, de la simple présence de l’autre à côté.


     - On a eu le bonheur de continuer à grandir ensemble. Avec toujours la même envie de continuer. Ensemble. Ça… c’est rare.


Quand il s’était éveillé ce matin-là, Lionel avait tout de suite su, avant même d’ouvrir les yeux. Il avait regardé Hélène à ses côtés, immobile. Il n’avait pas pleuré. Pas à ce moment. Sur le coup, il s’était levé discrètement pour la laisser dormir. Il voulait qu’elle se repose encore un peu. Elle l’avait bien mérité.

***

Ce jour-là, Louise entra chez lui sans cogner, bien sûr. 


     - « Papa, habille-toi, c’est moi! »


Cette blague qui durait depuis toujours, Lionel ne se souvenait pas comment elle avait commencé… Louise venait pour s’assurer que tout allait bien. Mais pas seulement. Elle venait aussi pour l’échange. « Ça va? demanda-t-elle. Pas de doigt arraché dernièrement? » Il leva les yeux au ciel sans daigner répondre… Voyant qu’il portait ses jambières, elle l’interrogea du regard.


     - Peux-tu croire que ça me fait encore ?!!


Elle les reconnût.


     - Ah ouin?.. Pas sûr qu’y reste grand monde de ton équipe encore vivant…


     - Probablement pas.


     - Mauvaise blague. Désolée.


     - Ne jamais rien regretter. SURTOUT quand on tient une assiette comme celle que t’as là…


Elle avança l’assiette recouverte qu’elle tenait vers son père. 


     - Ma part du contrat… As-tu la tienne?


     - Qu’est-ce t’en penses ?!!


Il disparut quelques secondes à la cuisine et revint avec une autre assiette. Elle sentit le besoin de lui demander, en échangeant leurs parts de contrat : « Tu sais que c’est pas bon pour toi, hein? » Il le savait. 


     - Tu serais peut-être mieux de rester un peu, dit-il en s’assoyant à la table où les attendaient assiettes et fourchettes, au cas où je me foulerais le pouce en essayant de couper ta tarte… 


Après avoir longuement regardé le contenu de leurs assiettes, ils goûtèrent la tarte au sucre de Louise et les carrés aux dattes de Lionel. 


     - Hummmmm, laissa échapper Lionel.


     - Tes carrés aux dattes aussi, p’pa.


Ensuite, ils avaient parlé du divorce de Louise. Elle avait à nouveau demandé pourquoi elle n’avait pas eu droit à ce que ses parents avaient connu. Il n’y avait pas de réponse. Pas de réponse mais une consolation, peut-être : Il avança sa main vers la sienne et la prit doucement. Elle regarda sa main fixement en se laissant faire, un temps, puis ses yeux s’emplirent d’eau. Avant de perdre la voix, elle dit : « Coudonc, j’ai-tu encore sept ans?!! » En pleurant, elle s’avança vers son père, se pencha et se laissa enlacer. Ça faisait longtemps qu’ils avaient pris le temps…


Jamais Lionel n’oublia cette étreinte.


***


Quand Louise fut rentrée chez elle, il termina d’enfiler son équipement et sortit enfin de la maison, un sac réutilisable à la main, un carnet et un crayon dans la poche. En se rendant à l’épicerie, il allait en profiter pour poursuivre son expérience scientifique. Un double test, en fait : Lionel voulait voir après combien de temps on le remarquerait ainsi vêtu; et combien de temps s’écoulerait avant que quelqu’un le bouscule. Les résultats seraient comme toujours compilés dans son carnet de notes.


Du temps, il en eut, pour consigner ses observations. Sur la rue, un, deux, trois… tous ces gens, quatre-cinq… souvent très jeunes, six-sept-huit… qui semblaient être atteints de camptocormie. Il avait déjà entendu quelqu’un nommer cela le « cou texto ». Les gens atteints étaient facilement reconnaissables : le dos légèrement voûté, la tête penchée par en avant à environ 90 degrés, guettant leur téléphone à doigts comme si Dieu leur adressait directement la parole… Les jeunes, particulièrement, faisaient pitié. Il se dit qu’il s’agissait peut-être de mutants… 


     - De futurs mutants, oui.


Lionel eut envie d’en avertir un de se méfier, qu’il finirait par se fouler un doigt à frotter de la sorte son téléphone de haut en bas, mais il n’en fit rien. À 94 ans, il s’étonnait seulement d’être plus droit que la plupart des gens qu’il croisait. Il en était fier.


Cela faisait six minutes qu’il marchait en direction de l’épicerie quand un type portant un manteau rappelant celui de l’inspecteur Columbo, concentré sur son téléphone, le bouscula en passant. 


     - Six minutes… vingt-trois secondes, dit-il pour s’en rappeler.


Sans même ralentir sa course, l’homme n’en finissait pas de s’excuser en s’éloignant, visiblement troublé d’avoir quasiment renversé un gardien de but centenaire.


En regardant l’homme s’éloigner, Lionel se félicita d’avoir mis son habit avant de sortir. 


     - Un accident est si vite arrivé… Tu vois, Hélène, j’me suis couvert avant de sortir. Ça m’arrive de t’écouter, peux-tu le croire ?!


Il rit seul en se disant que si elle était encore là, ce sont ces drôles d’oiseaux, les « cous cassés téléphoneurs à doigts nerveux », qu’ils observeraient aujourd’hui ensemble. 


Ce jour-là, trois bousculades et cinq impacts ne vinrent pas à bout de Lionel. Il n’était pas tombé. Il en était fier.

 

***

Quelque temps auparavant, alors qu’ils partageaient un dessert à la maison, Louise avait demandé à Lionel s’il lui arrivait encore de s’ennuyer d’Hélène.


     - Je m’ennuierais si elle n’était plus là.


     - …?


     - Elle est partout. Tu la sens pas? Jusque dans les murs, dans chaque pore de chaque mur. Y’a pas un jour qui se couche sans que ta mère soit venue me voir, ma fille.


On dit que dans la vie, tout s’oublie. Qu’on finit par oublier, avec le temps. Pas Lionel. On aurait dit que rien ne disparaissait d’Hélène avec les années. Comment expliquer leur vie heureuse? Qu’avaient-ils eu en commun qui les avait gardés ensemble tout ce temps? Presque rien. Une passion du hockey. Une passion de l’observation des oiseaux. Une passion de l’arpentage du corps de l’autre avec, à l’occasion, un renouvellement de vœux signé à même leur peau… Aussi, Hélène aimait démonter les objets pour en comprendre la mécanique, et Lionel adorait la regarder discrètement s’affairer, en faisant ses mots croisés. D’ailleurs, elle le faisait exprès. Sûrement, elle cherchait à l’agacer en s’installant toujours à la table de la cuisine, à sa vue… Comment aurait-il pu ne pas la regarder? Certains mots croisés lui avaient pris des jours à compléter à cause d’elle. Grâce à elle. 


Au fond, ce n’était pas compliqué : Hélène Villeneuve avait fleuri dans l’amour, puis fané dans l’amour. Et Lionel Loiselle avait aimé Hélène Villeneuve. C’était aussi simple que ça.


Juste avant d’entrer à l’épicerie, Lionel s’immobilisa subitement. À quelques mètres de lui, il y en avait une autre, toute jeune, une autre cou cassée, seule, assise sur un bloc de béton, plongée dans son téléphone à doigts. Il avait rarement eu l’occasion d’en observer une de si proche. C’était une enfant. Certainement pas plus que 13 ans… Elle avait l’air d’un vieillard… Lionel se dit, en reprenant sa route, qu’il n’avait pas hâte d’avoir son âge.


 

Rougemont, 7 août 2019  -  Sainte-Thérèse, 8 septembre 2019
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