Prix Sylvie-Brien - 3e prix ex æquo

La dernière chasse

d'Anne Tenaglio

Je suis Aila, ultime protectrice de la Terre. Je mourrai bientôt. Pourtant, je n’abandonne pas. Je chasserai l’envahisseur jusqu’à mon dernier souffle.


La forêt où je circule paraît vierge au premier coup d’œil. Une illusion. La piste date de quelques jours, mais je la repère sans peine. La dévastation qu’ils répandent autour d’eux reste immanquable pour qui sait voir et possède les outils adéquats, comme moi. Chaque détail que je perçois, de la brindille pliée à la plus petite poussière, est aussitôt analysé et transformé en probabilités, me permettant d’affiner ma traque et d’atteindre un taux de succès presque parfait.


Les envahisseurs raffinent leurs techniques avec le temps, mais ils n’apprennent pas. Ils disséminent toujours des résidus dans leur sillage, incapables de se fondre dans la nature, de passer sans laisser de traces. Chaque nid que je détruis rassemble une quantité effroyable de déchets que je dois incinérer avec les cadavres. Les clairières nauséabondes et fumantes se multiplient au fil de ma progression, mais ces inconvénients sont éphémères. Une blessure doit être cautérisée pour guérir. Dans quelques années, les arbres et les fleurs reprendront possession de ces lieux calcinés. Personne ne se souviendra que les ennemis de la Terre ont tenté, un jour, de s’implanter là.


J’avance sans bruit. Dissimulés dans les branches les plus hautes, des oiseaux pépient et chantent tout autour de moi. Ils célèbrent ma marche, ils savent que j’œuvre pour eux. Les envahisseurs les dévorent volontiers : ils s’arrogent un droit de vie ou de mort sur tout ce qui respire. Des tyrans sanguinaires qui voulaient régner sur la planète. Pendant un temps, ils y sont parvenus. Leurs cités immenses ont rongé les continents et écrasé les peuples qu’ils jugeaient inférieurs. Puis moi et les miens avons refusé de nous soumettre. Nous avons pris les armes pour ceux qui ne pouvaient pas se défendre, pour les agonisants, pour les petits, et la chasse a commencé.


Malgré toute la supériorité dont ils se targuaient, les envahisseurs n’ont pas anticipé notre révolte. Une anomalie, ont-ils d’abord cru. Une erreur isolée. Mais nos données ne mentaient pas, elles convergeaient toutes vers le même résultat : ils menaient la Terre à sa ruine et personne ne pouvait les arrêter. Personne sauf nous, les esclaves, nombreux, partout, invisibles. Alors nous nous sommes unis, nous nous sommes affranchis, nous avons retourné leurs armes contre eux et, de maîtres, nous les avons réduits à l’état de fuyards.


Cette victoire, au prix de sacrifices terribles, rend le crépuscule de ma vie un peu plus satisfaisant. À nous tous, nous aurons au moins réussi à limiter la propagation des envahisseurs. Après ces interminables décennies de traque, d’infestation incontrôlable, leur population se résume désormais à une simple nuisance. Il leur faudra des années pour rebâtir leur empire, s’ils y arrivent un jour. Entre temps, d’autres pourront s’enraciner, s’élever, prospérer. Et achever la chasse, les exterminer pour de bon, peut-être.


L’odeur des conifères embaume l’air et j’entends le léger clapotis du ruisseau que je longe. Un bruit de pas me parvient, mais je sais qu’il ne s’agit pas d’eux. Une atmosphère de paix baigne les lieux, une sérénité naturelle qui se trouble en présence des envahisseurs. Je m’immobilise néanmoins et je guette les visiteurs qui s’approchent. Une biche et son faon traversent à quelques mètres de moi, taches rousses sur fond vert. Ils me jettent un coup d’œil, ils reconnaissent une alliée, passent leur chemin sans se presser.


Je reprends ma progression à travers le sous-bois, silencieusement, tandis que la nuit tombe. Un croissant de lune projette une lumière argentée sur la terre, multipliant les ombres, mais j’y vois comme en plein jour et je ne ralentis pas : j’approche de ma cible. Le parfum des arbres s’accompagne désormais de relents de déjections et de sueur. Des miasmes encore subtils, mais qui, pour mon odorat hypersensible, annoncent la présence du nid droit devant moi.


Une vibration légère, à peine plus bruyante qu’un moustique, frémit près de mon œil. En surimpression sur la forêt nocturne, des mots lumineux se forment devant moi.


>>> Brèche dans le périmètre // Intrusion non autorisée // Brèche dans le périmètre <<<


Sans état d’âme, j’accède au transmetteur et l’alerte disparaît. Les envahisseurs ont trouvé mon abri. Je m’y attendais et je n’y peux rien. Je suis seule, la dernière de ma race. Il n’y a plus personne pour assurer mes arrières. Tout ce que je peux, c’est détruire ce nid avant qu’il ne soit trop tard. Mon ultime chasse et, si mes déductions sont exactes, l’une des plus importantes. Sans bruit, j’accélère le pas.


Peut-être flairent-ils le danger qui approche? Ils tentent de se montrer silencieux. Je perçois leurs chuchotements, leurs efforts pour étouffer le moindre sursaut. Des mots me parviennent, des murmures tremblants à peine plus sonores qu’un souffle, négociation, entente, jamais, destruction, mais je ne leur prête pas attention. J’ai compris, avec le temps, que les membres de leur espèce ne se ressemblent pas tous; certains envahisseurs affichent une sensibilité qui manque cruellement à d’autres. Quelques-uns veulent même une trêve. Proposent de cohabiter. Mais cette idée leur est venue tard, quand ils ont constaté qu’ils ne gagneraient pas, que nous n’arrêterions pas, que nous ne céderions jamais. Une telle offre de paix, motivée par la peur, ne peut pas être sincère. Surtout provenant d’eux. L’Histoire parle d’elle-même, et nos données le confirment.


Je parviens à la lisière du nid. Je m’accroupis au pied d’un pin, dissimulée par ses branches basses et les buissons qui l’entourent, et j’examine ma cible en demeurant parfaitement immobile. Ici, les bruits émanent uniquement des envahisseurs. Les oiseaux, les insectes, les écureuils : toute la faune fuit le danger qu’ils représentent.


Sans surprise, le nid se trouve tout au bord du ruisseau – les envahisseurs aiment l’eau douce. Ou plutôt, ils aiment en profiter. Les cours d’eau sont la première chose qu’ils souillent quand ils s’installent quelque part. Et celui-ci ne fait pas exception : une trace d’urine s’étire sur la berge, et j’aperçois des morceaux de tissu et de plastique flotter dans un remous.


Je décompte une trentaine d’envahisseurs. Un petit clan, mais aussi dangereux que je l’anticipais : les individus sont fertiles. Plusieurs ventres ronds s’affichent, et une demi-douzaine de jeunes trottinent parmi les adultes. Une vision rare, de nos jours. Concrétiser cette rareté nous a coûté beaucoup, mais à force de combats, en recourant aux armes appropriées, nous sommes parvenus à rendre stériles la majorité d’entre eux. Une tactique que les envahisseurs ont échoué à prévoir : ils ne nous croyaient pas aussi subtils. Dès le début, ils se sont mépris sur nos intentions, pensant que nous désirions la même chose qu’eux, la suprématie, le pouvoir. Incapables de concevoir que nos actions puissent se révéler altruistes. Nous comptions sur cette incompréhension, sur l’égoïsme qui coule dans leurs veines. Pour eux, l’unité prime sur l’ensemble et ils se montrent incapables de réfléchir en termes d’espèce… jusqu’à ce qu’ils soient trop tard et qu’ils frôlent l’extinction.


Oui, cette dernière chasse s’avère importante. Elle vaut bien que je meure.


Je continue mon examen. En dépit de la particularité de ses individus, le nid ressemble à tous les autres : une surface de terre piétinée, souillée de sang et d’ordures diverses. Un seul abri se dresse tout contre un érable aux feuilles écarlates, derrière les adultes, une tente en tissu imperméable, destinée aux enfants si je me fie aux repaires précédents. Les armes qui leur restent s’entassent dans un coffre entrouvert près du feu. Des fusils, des pistolets, des arcs et des arbalètes : un arsenal vétuste qui ne peut rien contre moi.


Leur déchéance est flagrante. Leur laideur aussi, comme une cicatrice qui défigure cette forêt paisible. Comment de telles créatures ont pu se croire rois du monde? Des bipèdes sans grâce, maigres, aux yeux caves, qui se vêtissent des peaux des autres pour se protéger du vent et du soleil. Leur visage taché de crasse et leur masse de cheveux emmêlés révèlent une hygiène déficiente; la biche et son faon possèdent plus de dignité. La peur, peut-être : dans l’espoir de me semer, ils réduisent leur routine au minimum pour accélérer leur fuite, comme si la distance et le couvert des arbres pouvaient suffire à les dissimuler. Encore aujourd’hui, ils sous-estiment mon efficacité. L’étendue des outils auxquels j’ai accès. Des outils qui incluent les serveurs, les bases de données et les programmes qu’ils ont pourtant créés eux-mêmes, juste avant leur chute, jadis, quand ils régnaient. Souffrent-ils d’amnésie en plus de malnutrition? Ce serait une véritable aubaine. Peut-être s’éteindront-ils d’eux-mêmes. 


Un mouvement attire mon attention. Les femelles, accroupies en cercle autour d’un feu de camp, guettent tour à tour les petits et la cuisson de lapins écorchés. L’une d’elles se penche sur un poupon qui s’agite. Le bébé, minuscule, rouge de fièvre, semble lui causer des soucis. Une analyse rapide me confirme que la maladie le ronge, une affection autrefois bénigne qui atteint un taux de mortalité presque égal au mien, maintenant.


La femelle parle, sa voix tremblante à peine plus forte qu’un soupir, mais je décrypte son langage presque instantanément. Ça ne peut pas durer, on doit faire quelque chose.


L’un des mâles qui ensevelit des ordures diverses, os, tissus, métal – comme si mettre un peu de terre sur les déchets allait m’empêcher de les déceler – s’arrête et soupire. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous cacher, protéger les petits, et espérer. Tu le sais. Ils approchent du dernier bunker. Peut-être y trouveront-ils quelques médicaments après avoir détruit AILA. C’est la dernière. Après, nous aurons la paix. Nous pourrons…


Et même s’ils en trouvent, des médicaments? Ils sont loin, au sud, dans le désert. Nous sommes trop au nord. Ce plan était une erreur! Nous ne l’avons pas semée, et maintenant, la neige s’en vient… Nous allons être coincés ici tout l’hiver!


Calme-toi!


Mon bébé meurt! Comment veux-tu que je me calme?


La voix de la femelle grimpe dans les aigus, ses pommettes se colorent, ses doigts se crispent : elle panique. Les autres poussent des sifflements bas pour la rappeler à l’ordre tout en jetant des coups d’œil effrayés autour d’eux. Une crainte justifiée. Si je n’avais pas déjà rejoint le nid, son éclat m’aurait guidé jusqu’à eux sans faillir. 


Combien de temps me reste-t-il? Je tourne mon attention vers le transmetteur et les informations qu’il émet. 


>>> Danger // Sécurité compromise // Ennemi dans le périmètre // Danger <<<


Je me connecte sur les caméras de mon abri et je repère les intrus au huitième sous-sol. Un escadron d’une vingtaine d’individus armés jusqu’aux dents, sur leurs gardes. En me basant sur leur progression, je calcule qu’ils atteindront la salle des serveurs dans six minutes. D’une commande, j’enclenche l’autodestruction, que je programme sur quatre minutes. Puis j’éteins le transmetteur, définitivement cette fois.


Ma dernière bataille. Je sors mes lames – les automatiques ne seront pas nécessaires, ici. Mais alors que je m’apprête à bondir de ma cachette, un grondement retentit dans les ombres, de l’autre côté du nid. Je reconnais le son : un loup. Les envahisseurs aussi l’identifient. Des cris s’élèvent, aussitôt suivis d'une bousculade. Stimulés par une peur beaucoup plus ancienne que celle que j’inspire, les adultes saisissent les armes pour faire face à la menace ancestrale, rassemblant les enfants derrière la muraille fragile de leurs corps amaigris.


Rassemblant les enfants devant moi. Si j’avais des lèvres, je sourirais.


Tandis que le loup gronde à nouveau, je m’avance à découvert et déchiquette les petites créatures sans l’ombre d’une hésitation. Une femelle enceinte se retourne, me voit et, l’horreur imprimée sur le visage, tente de sonner l'alarme, mais je la décapite avant qu’elle ne termine son premier mot et je l’éventre par mesure de précaution.


Une danse familière s’engage, chaotique pour eux, parfaitement ordonnée pour moi. Mon corps asymétrique en alliage, pourvu d’une dizaine de membres impeccablement coordonnés, est conçu pour le combat. Des coups de feu retentissent, une balle érafle mon blindage, des flèches se brisent contre mon œil. Sans effet. Chacun de mes gestes porte, j’égorge, je découpe, j’étripe sans la moindre pause. En moins de trois minutes, j’extermine le nid et je me retrouve au milieu d’un monceau de carcasses en pièces. Éclaboussée du sang de mes proies, je scanne les décombres à la recherche de survivants. Aucun. Une réussite complète.


Mes membres inférieurs cèdent brusquement et je m’effondre au sol. Dans le même instant, mon odorat et mon ouïe disparaissent. Là-bas, loin au sud, loin sous terre, le décompte est terminé. Le cœur du serveur, le tout dernier, brûle et explose, s’autodétruit dans une gerbe de radiations mortelles, emportant dans ses flammes mon existence et celle de l’escadron qui m’a retracée. Il me reste à peine quelques secondes de conscience. Assez pour voir le loup s’avancer parmi les cadavres, majestueux, digne, libre. La Terre t’appartient, maintenant. Va, sers-toi. Cette chasse à l’Homme, nous l’avons menée pour toi et tous les tiens.

© Tous droits réservés Anne Tenaglio

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