Prix Sylvie-Brien - Mention spéciale du jury

 

Remarque - un autre texte avait aussi reçu une mention spéciale mais, sur demande de l'auteur, nous ne le publierons pas car il fait partie d'un recueil soumis à un éditeur  : Le réparateur de télé, d'Éric Plamondon.

Des racines à la pointe

d'Émilie Zaoré-Vanié

Ce samedi matin, Alice a les jambes qui gigotent sous l’excitation. Elle regarde par la fenêtre de la voiture de sa mère, attendant impatiemment de voir apparaître l’édifice où la magie s’opère. C'est rarement Maman qui l'emmène au salon de coiffure. Et c'est encore plus rare que Maman la coiffe. Ce matin, elle a hâte d’avoir sur la tête ce shampoing magique qui lui donne des cheveux de princesse, cette boue chimique blanche lors de la pose, puis rose au rinçage. Huit ans qu'elle est née, et déjà sept ans qu'elle pleurniche, qu'elle chiale, qu'elle crie et qu’elle se bat contre sa crinière de laine d'acier, impossible à démêler. C'est Papa qui la coiffe habituellement parce qu'il a des cheveux comme les siens ou plutôt : « comme mes sœurs », qu'il dit tout le temps. La seule coiffure que Papa sait faire, c'est de ramasser les cheveux de sa fille pour lui faire deux pompons de chaque côté du crâne. Deux pompons bien serrés. Pas un unique pompon, parce qu'aller chercher tous les cheveux sur le dessus de la tête, puis ceux qui prennent racine près de la nuque, pour les faire se rejoindre, c’est juste trop serré, comme si les cheveux de Alice étaient trop courts pour être attachés ensemble. Pourtant, ses cheveux en spirales sont tout sauf trop courts; ils sont juste vraiment très serrés.  


Alice trouve ça bizarre d'aller voir des coiffeuses qui ressemblent plus à sa mère qu'à son père.  Elles ont probablement cru qu'elles étaient assez formées pour s'occuper des cheveux de la petite Alice après avoir jasé avec son papa: il est si bien intégré et tellement sociable qu'il a dû déballer tous les déboires capillaires de sa fille avec humour. Pleines de bonne foi, Nadine et Carole ont sûrement cru que, parce qu'elles avaient quelques boîtes de défrisant sur les étagères du salon, elles étaient équipées pour donner à Alice la chevelure de princesse qu’elle demandait. Et elles ont assurément cru que parce que ça dit « Pour enfants » sur la boîte, juste en dessous de la photo d'une petite Afro-Américaine, qu'il était logique d'étaler cette crème onctueuse blanche qui sent l'ammoniac sur la tête d'une fillette. La toute première fois, tout comme la deuxième, ça avait été assez tolérable pour Alice. L'odeur entre le shampoing et le vernis à ongles, les crampes de tension à force de tourner la tête dans différentes directions peu naturelles, c'est bien peu à endurer pour avoir les cheveux raides. Son père était bien fier de sa découverte.  Cette fois-ci, par contre, c’est dans l’auto de sa mère qu’Alice observe le ciel grisâtre se remplacer graduellement par du béton alors que la voiture entre tranquillement dans le stationnement sous-terrain du centre commercial qui abritait le petit salon de coiffure.  


Sa mère lui achète sa collation habituelle au dépanneur : une grosse galette à l’avoine et un petit jus de pomme, parce que oui, c'est très long un shampoing magique. On ne peut pas se lever de la chaise pour aller chercher à manger ou faire pipi. Collations sucrées en mains, Alice suit sa mère jusqu’au salon de Nadine et Carole. Sur les étagères, des têtes blanches en plastique fixent le vide, avec leurs beaux longs cheveux de sirènes qui cascadent tout en souplesse. Des roux, des blonds, des bruns, probablement tous faux. Et alors que Nadine salue sa mère, Alice cherche avec excitation les boîtes roses. Les voilà : une douzaine de boîtes rose fluo empilées sur une étagère. Sur la face avant, des petites filles comme elles, avec la peau de la couleur caramel. En fait, c'est la même petite fille sur chaque boîte, mais ses copies donnent à Alice l'impression d'avoir un groupe d'amies qui lui ressemblent. Grâce au shampoing magique qui sent chimique, elle aura l'air de la petite fille sur les boîtes. Elle  repense à la garderie, puis à l'école et ces questions bizarres qu'on lui a posées, ces choses vraiment pas gentilles qu'on lui a dites depuis qu'elle a quatre ans : « Cheveux de mouton », « Tes cheveux sont bizarres », « C'est pas beau », « Pourquoi tes cheveux sont comme ça? » « Je veux toucher à tes cheveux », « Pourquoi tes cheveux sont rugueux », « On dirait que t’as pogné un choc électrique! ». Certaines de ces phrases semblaient sorties d'un mauvais spectacle d'humour, mais Alice avait compris qu'elle était différente dès son premier jour à la prématernelle. Puis comme elle avait compris qu'elle ne pouvait pas changer de couleur de peau pour éviter les questions bizarres et méchantes, elle avait harcelé ses parents ces trois dernières années pour avoir des cheveux comme les petites filles couleur caramel à la télé. Bigoudis, tresses, fer plat et autres machins qui ne fonctionnent que si l’on a une formation poussée sur le sujet... aucune méthode n’a eu un grand succès sur la tête d’Alice. Son père a voulu mettre fin au désespoir de sa fille, et probablement au sien, en cherchant de l’aide professionnelle. Ses recherches de salons l’ont amené à envoyer sa fille métisse chez des coiffeuses blanches qui avaient des boîtes de défrisant sur leur étagère. 

 

Après son premier traitement, Alice avait fixé sa chevelure de princesse dans le miroir, ses cheveux sans volume et sans éclat, raides, mais pas souples... et elle avait pourtant été très satisfaite. Ses cheveux se dirigeaient vers le plancher plutôt que le plafond; c'était déjà ça. C'était déjà mieux que la laine d'acier, mieux que les cheveux de mouton. Même une fois défrisés, les cheveux de Alice ne suivaient aucun de ses mouvements. Ils n'avaient pas de rebond quand elle haussait les épaules ni même lorsqu'elle sautait sur place. La première fois qu'elle a vu la coiffeuse, Nadine, avec son fer plat, la petite Alice s'est demandé : «  Qu'est-ce que tu fais avec ça ? »  Elle a regardé la dame vaporiser sur sa tête un aérosol qui sentait la Barbie, pour ensuite passer chaque mèche entre les mâchoires serrées du fer plat et qui en ressortaient un peu plus brillantes. Toujours sans souplesse, mais qui donnaient l'impression d’en avoir. « Ça va aller, » s’était dit Alice. Ça allait aller parce que c'était plus près d’une réussite que d'un échec : l'illusion des cheveux droits lui suffisait, cette illusion de cheveux souples et brillants qui durait en moyenne une journée ou deux avec de la chance. Alice était tombée de haut lorsqu'elle s'est réveillée un matin plus tard, ses cheveux rétractés en spirales et resserrés en mottes, sous son regard désespéré. Une seule nuit à dormir dessus, un matin moins pénible pour les démêler et les replacer et boum! On était de retour à cette bonne vieille tignasse et il fallait tout recommencer. Aujourd'hui, c'est le troisième défrisant dans la vie d’Alice. Ses parents lui paient, mais elle n'a aucune idée de combien ça coûte en argent. Elle en connaît seulement le coût « en patience ».   


Alice sourit presque déjà en s'assoyant sur la chaise de coiffure. Un petit nuage obscurcit son visage lorsque Nadine lui défait ses pompons frisés et que ses cheveux tiennent dans les airs, comme de la barbe à papa, conservant presque la même forme que lorsqu’ils sont attachés. C’est gênant... Nadine et Carole entament l'opération avec confiance. C’est d’abord Nadine qui ouvre la boîte de carton rose pour en sortir les six items que Alice reconnaît très bien : un gros pot cylindrique avec une pâte blanche opaque à l’intérieur, un bâton de bois qui va servir de spatule, une petite bouteille de liquide chimique, une petite bouteille de shampoing et un sachet de pommade semblable à de la vaseline qui, croit-on, permet de protéger la peau de la nuque, des oreilles et du front. Alice connaît les étapes par cœur et tente de les prédire alors qu’elle observe les mains gantées de Nadine qui verse le liquide activateur dans le pot de crème blanche, puis remue le mélange avec le bâton de bois jusqu’à ce qu'il ressemble à du crémage à la vanille. Pendant ce temps, Carole applique la pommade un peu à l’aveuglette sur le front de Alice, juste à la racine des cheveux, puis suivant la ligne de frisettes noires, elle descend jusqu’aux tempes puis enduit la nuque. Et la pose commence, toujours avec les mèches du bas. La laine d’acier noire s’enduit de crémage à gâteau vanillé puis s’amollit et s’allonge sous le regard émerveillé d’Alice. Elle adore ce moment où les mèches retombent vers le bas, pleines de défrisant, toutes lourdes, toutes droites. Elle voit se dessiner devant elle le portrait d’une fillette noire, mais pas trop. Presque comme les blanches : les cheveux raides, droits, presque longs qui allaient si bien avec sa peau trop foncée pour les Blancs, mais trop claire pour qu’elle dire qu'elle est noire. Elle sait qu’à la toute fin de la pose, elle aura les cheveux écrasés sur la tête, sans spirales et sans ce volume qui lui avait valu des mots méchants. Elle s’imagine marcher dans la cour de récréation avec cette chevelure comme une princesse, mais une princesse avec son teint de peau à elle.   


Après trente minutes de pose, Maman indique aux coiffeuses et à Alice qu'elle va faire des courses et revenir un plus tard. Aucune des femmes blanches dans la pièce, pas même la maman, ne semble au courant que trente minutes est le temps de pose maximum pour un défrisant capillaire. C’est le moment où le défrisant aurait dû être rincé, mais Alice a seulement la moitié de la tête de fait. Ça lui donne un drôle d’air : des mèches molles et enduites de crème blanche jusqu’à la hauteur des oreilles, puis de la laine d’acier noire dressée vers le plafond. Pourtant, elles sont toujours deux coiffeuses. Pourquoi c’est si long? Et pendant que les mille et une interrogations apparaissent dans la tête d’Alice, une sensation étrange s'y éveille subitement. C'est une brûlure et une engelure à la fois. Oui, une drôle de sensation de froid qui brûle, tandis que l'odeur chimique enveloppe Alice de plus en plus. D'abord sensation, puis douleur, l'engelure brûlante s'intensifie sur le bord de son oreille droite, puis le haut de son crâne. 


Ça fait mal, mais Alice sait endurer ça comme une championne. Elle respire plus fort et se concentre chaque fois sur sa vision d’elle-même incarnant la petite fille sur la boîte. Les dents plus blanches que la crème sur sa tête, son teint caramel et surtout, ses boucles artificielles ultra brillantes qui cachent si bien leur nature frisottée. Carole sort Alice de ses fantasmes de blanchitude alors qu'une petite motte de crème défrisante sur sa petite oreille.   « Oups! T’en as sur l'oreille, » lance la coiffeuse avant d'éponger la petite oreille gauche d'Alice avec la serviette sur ses épaules. Elle ne sait plus si c’est la douleur du souvenir ou celle du produit, mais Alice commence à avoir très mal. Elle se convainc en quelques secondes que ça doit être bon signe, que ça doit être le produit qui travaille fort et que plus il travaille fort, plus il sera efficace.  


Mais son oreille commence à brûler trop fort. Sa nuque, le haut de son front, et la surface totale de son cuir chevelu semblent pomper comme un battement de cœur. Alice se demande si son endurance habituelle va tenir la route. Normalement, c’est une sensation, un petit désagrément, pas cette douleur anormalement vive. Alice agrippe et serre les accoudoirs de sa chaise, en sachant que personne ne voit ses mains sous le gros tablier de coiffure. Sa mâchoire se serre presque immédiatement, en un seul mouvement. Le fantasme de se voir en princesse l’aide à rester muette alors que son cuir chevelu semble fondre et que ses yeux se remplissent d'eau. Alice serre les dents presque aussi fort qu’elle serre les accoudoirs avec ses petits doigts, au point où tout le reste de son visage se crispe tout seul. Elle commence à froncer les sourcils, serrer encore plus ses mâchoires jusqu'à s’en écraser les molaires, puis c’est lorsqu’elle plisse les yeux que deux larmes s’échappent et roulent le long de ses joues. 
  
Les mains coincées sous le tablier, cernée par les deux coiffeuses, Alice sait que ses mouvements sont limités et qu'il serait bien trop difficile d’essuyer la gêne qui dégouline le long de ses joues. Elle ne veut pas que sa douleur paraisse. Non seulement elle ne veut pas déranger les dames au travail, mais elle craint au fond d’elle qu'on doive lui enlever plus tôt que prévu sa boue chimique, mais magique, qu’on lui efface du même coup sa future image de fillette noire parfaite dont elle rêve. Sa future illusion capillaire serait compromise sans qu’elle ne puisse goûter au petit zeste de joie de presque ressembler aux autres enfants à l’école. Crispant son corps entier, Alice espère que Nadine et Carole sont aussi concentrées qu’elles en ont l’air et qu’elles ne se rendent compte de rien.  Alors que son nez commence à avoir le même réflexe que ses yeux, Alice évite même de renifler pour ne pas faire de bruit. Elle se regarde dans le miroir et laisse couler ses narines, espérant que sa morve ne soit pas aussi abondante que ses larmes. Elle compte dans sa tête jusqu’à 60. Une minute. Encore 60. Deux minutes.   
  
 « Ça chauffe, hein? » lance Nadine qui surprend Alice avec sa question. La dame a demandé à sa collègue une serviette, puis un papier mouchoir avec lequel elle essore les joues et le nez d’Alice. Quelle humiliation ... Alice le sait pourtant. On lui avait dit qu’il fallait avoir mal pour être belle. Ce n’était pas dans ces mots-là, mais quelque chose comme ça. Et ce jour-là, sa force intérieure n’avait pas été au rendez-vous. « Tu dois avoir faim, pauvre petite cocotte, » continue Nadine qui retire ses gants et se déplace vers le comptoir pour saisir la petite collation que la maman d’Alice avait achetée. La fillette passe ses mains sous le tabler et agrippe sa galette, tandis que Nadine fait un trou dans la boîte de jus avec la petite paille qui vient avec et la tend à la fillette. Alice mord dans son biscuit, prend des gorgées de jus et abandonne tout effort de retenir ses larmes. Sans sanglots, sans crise, sans drame, juste beaucoup de larmes. Elle laisse Nadine remettre ses gants et terminer la pose du défrisant.   

Alice ne fait que fixer son reflet dans le miroir, sans même regarder Nadine et Carole. Elle se recentre sur elle-même, comme si elle méditait. Rester concentrée sur le biscuit mou et texturé qu’elle mastique, rester concentrée sur la vision de ses cheveux droits, ne pas penser la brûlure... « Viens-t’en. On va éteindre le feu maintenant, » annonce Nadine avec un sourire de satisfaction.  Les deux femmes aident Alice à descendre de sa chaise trop haute et le trio marche d'un pas rapide jusqu'au lavabo. Au moment où les dames déposent sa nuque sur le bord du lavabo, Alice relève la tête immédiatement. Les coiffeuses rincent en un premier temps la petite nuque d’Alice. Quand  elles re-déposent sa tête, Alice a encore mal et ce n'était pas juste l'inconfort du lavabo trop dur. Il y a quelque chose qui ne va pas avec la peau de son cou. Elle le sait ce qui ne va pas, mais ça ne l’empêchera pas d’avoir sa coiffure de princesse. L'eau du robinet, parfaitement tiède, se met à ruisseler sur son petit crâne et lentement, la douleur diminue. Elle fond au même rythme que la boue chimique, glisse de la racine de ses mèches, puis tout le long de ses tempes jusqu'à la pointe, pour disparaître enfin dans le lavabo. C’est la dernière souffrance avant le look d'enfer temporaire. Alice sent les doigts des dames qui passent dans mes cheveux pour retirer les dernier résidus de boue. Arrive ensuite ce parfum à la fois tropical, floral et très artificiel du shampoing neutralisant. Alice peut voir la mousse sur les mains de Nadine lorsqu’elle saisit à nouveau la bouteille. La mousse est rose, un indicateur qu'il reste toujours du produit défrisant sur sa tête. C’est ça le mécanisme du shampoing neutralisant : il faut continuer, shampouiner, masser le cuir chevelu de cette mousse jusqu’à ce qu’elle soit d’un blanc immaculé, sans aucune trace de rose. Les massages trop vigoureux continuent, jusqu’à ce que Nadine passe ses doigts à travers les cheveux d'Alice et les traverse sans effort, sans nœuds.  Ils sont démêlés, bien raides. Lisses et brillants? Peut-être pas encore, mais à ce moment-là, Alice savait que n'importe quel peigne se faufilerait superbement dans chaque mèche, presque entre chaque cheveu. C’est le jour et la nuit avec sa séance de démêlage de cheveux de ce matin où son peigne est resté coincé en plein milieu de ses mèches frisées avant de casser sous la pression. Dernier rinçage. Nadine s’éloigne quelques secondes pour revenir avec une énorme serviette jaune pâle dans laquelle elle enveloppe la tête de Alice qui a l’impression d'être chauve tellement ses cheveux sont fins.   
  
Nadine guide vers la chaise de coiffure sa petite cliente qui ne voit rien devant elle à cause de sa grosse serviette. Cette espèce de turban cache même son petit sourire, qui s’est dessiné avec l’excitation de voir enfin ses cheveux altérés, transformés. Après trois grands coups de brassage, Nadine soulève enfin l’énorme serviette de la tête d’Alice, lui enlevant à la fois le poids du tissu imbibé d’eau et le poids de la différence. Sans dévoiler ses dents, le sourire d’Alice s’allonge jusqu’à ses oreilles : sa laine d’acier remplacée par des cheveux mi-longs, bien plats et sans volume, dégoulinant encore d’eau de rinçage. Elle sent l'air frais passer sur son crâne, laissant fleurir un sentiment extraordinaire : un espoir ou un soulagement... c’est dur à dire.  
 
Nadine approche le casque-séchoir d’Alice et appuie sur la pédale de la chaise de coiffure pour ajuster la hauteur. Alice rebondit avec la chaise vers le haut, sa tête parfaitement placée en dessous du séchoir. Le bruit de moteur d’avion se fait entendre et la chaleur s’accentue tranquillement. C’est le moment où il fait très chaud et où ses nouveaux cheveux fins s’épaississent à nouveau. Alice le connaît bien. Par contre, il y a cette drôle d’odeur qui lui est inconnue. On dirait une odeur de parfum de dame et de vieux lunch à la fois. C’est dans le séchoir ou sur sa tête? C’est bizarre. Et cette chaleur qui brûle tout à coup. Le séchoir ne faisait pas aussi mal la dernière fois. Mais c’est pas grave. Le moment de la mise en plis approche. Son look de princesse approche. Et c'est tout ce qui compte.   
  
Lorsque Nadine éteint et remonte le casque pour l’éloigner de sa tête, Alice se doute déjà qu’elle a des blessures, parce que ses cheveux droits et figés sont bien secs, mais elle sent des courants d’air sur des petites régions de son crâne. C’est à cause « des petits trous » comme Alice les a appelés la première fois qu’elle a remarqué ses brûlures camouflées sous ses cheveux noirs et brillants. « Des petits trous » qui ne saignent pas, mais qui sont trempés jusqu’à ce qu’ils sèchent, qu’ils se transforment en plaques et disparaissent. Alice se regarde dans le miroir avec un sourire, peut-être un peu plus effacé que le premier, car les trous font plus mal qu’à l’habitude. Derrière elle, Alice  aperçoit Nadine qui saisit une énorme bombonne de vaporisateur avec une femme noire dessus. Elle a la peau couleur caramel comme elle, avec des boucles ultra brillantes sur la tête. « En fait, se dit Alice, cette femme ressemble à la petite fille sur la boîte de défrisant, mais adulte ». Un nuage de parfum, encore fruité, floral et artificiel, vient enrober les cheveux d’Alice avant de former de minuscules perles partout sur sa tête. Nadine s'exécute dans une œuvre stylistique en enroulant les petites mèches autour du cylindre de métal brûlant qui ressortent brillantes, éclatantes et en forme d’arches. Des boucles figées, mais qui donnent une parfaite impression de souplesse apparaissent peu à peu. Quelques barrettes viennent créer une illusion de volume dans le bas des mèches qui scintillent presque autant que les yeux d’Alice. « On va te faire toute belle après avoir enduré ça, » lance Nadine. Alice trouve que c’est bien vrai : « Je veux une belle tête après avoir passé au feu, Madame! Je veux être noire comme la fillette sur la boîte de défrisant. Noire, mais avec des cheveux de blanc. Allez, madame! » Avec ses cheveux de princesse, on ne les voit pas les petits trous. On ne voit pas non plus les heures passées sur la chaise, les larmes cachées avec maladresse et l’envie d’être dans la gang. Alice sourit à la fillette digne d'un modèle sur une boîte de défrisant qu’elle aperçoit dans le miroir. Et elle sera cette fillette jusqu’à mardi matin. Elle la sera à nouveau dans trois semaines, pour son prochain traitement et la parfaite illusion. 

© Tous droits réservés Émilie Zaoré-Vanié

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